Ils ont été séparés, chacun dans un box « afin de leur présenter des activités touristiques en parfaite adéquation avec leur RdF ». Voilà pourquoi Amy se retrouve assise dans une pièce lugubre et austère, mais pas moins que le type assis derrière une toute petite table, avec son petit costume étriqué tout en dégradé de beige jaunâtre et de vert marronnâtre et dont la seul touche de fantaisie est de porter des lunettes de soleil dans sa cellule mal éclairée. Tel un cerbère de cinquante kilos tout mouillé, il fait rempart de son corps, barrant le passage vers la porte située derrière lui et qui ouvre métaphoriquement aux touristes le chemin vers les joies et les plaisirs de Cenesa (adaptés à leur RdF, cela va sans dire).
Amy est bien décidée à tenir sa ligne de conduite qui consiste principalement à bouder et à ne pas prononcer le moindre mot durant toute la durée de leur séjour, quitte à endurer les pires sévices, voire un entretien à but touristique visant à établir ce qu’elle est capable ou non de supporter intellectuellement en terme de distraction culturelle. Le bruit immanquable de deux portes se verrouillant simultanément se fait entendre au moment même où elle s’assoit. Marquant une pause infime, elle s’autorise un lever de sourcil mais ravale quelques remarques bien senties. Si l’homme en face d’elle avait porté un uniforme, elle aurait pu se croire en garde à vue. Elle éloigne bien vite cette pensée qui pourrait provoquer une crise d’urticaire et mettre en branle la machine à insultes : elle supportera la suite sans la ramener. Elle prend une longue respiration et tâche d’afficher un sourire aimable.
Elle y croyait pourtant : elle avait réussi à ne pas moufeter jusque là, même devant le délire hystérique de l’hôtesse d’accueil. Mais lorsque, comme un hoquet de la ligne temporelle, à défaut d’être narrative, le fonctionnaire détaché au tourisme sort de sa manche un dossier sur lequel s’affiche ostensiblement son nom, elle n’en peut plus, elle ouvre les vannes :
« Ah non mais ça va commencer à finir ! Ne me dites pas que vous en avez un vous aussi ? Y a une bourse d’échange de pochettes cartonnées avec mon nom dessus, ou bien ? Donnez-moi ça tout de suite ! »
Et alors qu’elle se lève pour s’emparer du dossier, l’homme, toujours plongé dans une lecture attentive des différents éléments se rapportant à sa personne, la repousse sur sa chaise d’une pichenette de son bras malingre. La force de l’impact lui coupe le souffle.
« Amy Siwitt, 25 ans, en sous-traitance à Carbone Safe Solutions depuis deux ans. Caractère fort, voire forte tête, tendance à l’emportement, coupable de manquement à la garantie en Ash’Uerie, condamnée aux travaux forcés jusqu’à remboursement de l’amende, délit de fuite. Dites-moi, Mlle Siwitt, que viens faire une repris de justice de votre calibre dans cette brave ville de Cenesa ? Vous fomentez ? »
Amy, livide, en est encore à chercher à reprendre son souffle en émettant le genre de petits bruits pathétiques qui pourrait venir d’un poisson rouge qu’on aurait laissé sécher au soleil.
« Jouons franc-jeu, si vous le voulez bien. Je ne suis pas vraiment fonctionnaire, voyez-vous, Mr Letendre m’a, disons, laissé sa place. Mais je suis chargé de vous faire une proposition honnête. »
La respiration pour le moins balbutiante d’Amy devient véritablement anarchique et elle se met à émettre de longs sifflements dignes d’un Dark Vador en pleine crise d’allergie asthmatique lorsque l’homme tombe ses lunettes pour laisser apparaître les deux fameuses billes noires en lieu et place des globes oculaires.
« Rejoignez-nous, Amy, en toute conscience, laissez tomber la médiocrité de cette petite PME de province, laissez s’exprimer tout votre potentiel en rejoignant un grand groupe : vous savez que vous valez mieux que ce à quoi ces imbéciles vous cantonnent. Vous êtes brillante, c’est évident, vous avez de l’intuition et les gens vous écoutent. Venez chez nous et nous vous offrirons des opportunités à votre mesure. »
Pour le coup, elle en aurait pleuré. Alors qu’elle recouvre ses moyens, elle se voit hésiter, à sa grande surprise. Il faut dire qu’elle attendait une telle proposition depuis si longtemps : combien de fois ne s’est-t-elle pas joué la scène, avec Val dans une version improbable de sa marraine la bonne fée chargée d’exaucer son vœu le plus cher ? Mais justement, à force d’espoirs déçus, elle s’est définitivement et depuis bien longtemps vaccinée contre tout forme de naïveté en se protégeant d’une bonne couche cynisme acide.
« Remballez vos yeux de lapins morts, on ne me la fait pas, à moi
- A vrai dire, je m’en doutais un peu mais j’avais pour instruction de tenter un recrutement en douceur… pour commencer »
Sur ce, tranquillement, il s’arrache un œil et sans sourciller, lui saute dessus. Elle se retrouve très vite plaquée à terre, impuissante, tandis que d’une main il lui maintient les deux bras au-dessus de la tête et que, de l’autre, il approche inexorablement le globe noir de son œil gauche. Alors qu’elle crispe les paupières de toutes ses forces tout en songeant « Si j’avais été dans une mauvaise série TV, ce serait le moment que choisirait les renforts pour me sauver la mise », elle entend un fracas (presque) inattendu et ouvre les yeux à temps pour voir la porte derrière le cyborg sortir de ses gonds et s’écraser sur le dos de son agresseur, qui bascule sur le coté. De sa position un poil défavorable, encore étourdie, elle ne distingue de son sauveur que les rangers qui piétinent la porte sous laquelle étouffe le fonctionnaire et une main qui, sans hésiter, finit de l’énucléer d’un geste précis et impitoyable. Récupérant l’autre globe dans la main même du cyborg qui git maintenant inanimé, il les broie alors tous les deux sous le talon de sa chaussure dans un petit bruit visqueux non sans rappeler l’impression laissée par un grain de raisin bien mûr écrasé mollement d’un coup langue sur le palet.
« Et bien chérie, il semblerait que je sois arrivé à temps. Dix secondes plus tard et c’est à toi que j’arrachais les yeux que tu as pourtant inoubliables, petite, et crois-moi quand je te dis que j’en ai vu défiler. Mais te trompe pas : ça m’aurait fait mal, mais foi de Jacky, je l’aurais quand même fait. ».
